04252024Headline:

Lettre à Dr. Mathias Eric Owona Nguini

leducQuand une erreur d’interprétation peut fausser un jugement politique.

Je reviens vers toi à propos de la théorie de la justice de M. Walzer, plus précisément dans Spheres of Justice. A Defense of Pluralisism and Equality. Je peux comprendre qu’à partir des sciences politiques et en faisant référence à l’autorité scientifique de M. Walzer, tu souhaites défendre une pensée politique fondée sur des identités tribales, comme données positives et historiques, dans une démocratie, par contestation au formalisme juridique des institutions de l’Etat-nation qui ignorent parfois les appartenances ethniques des personnes constituant une communauté politique. Accorder une reconnaissance morale à la pluralité ethnique, comme M. Walzer le fait, est légitime; surtout lorsqu’elle est ignorée par le formalisme juridique de J. Ralws, penseur de gauche. Car M. Walzer souligne avec raison l’estime qui doit accompagner ce pluralisme des appartenances. M. Walzer a souvent été accusé de proposer une conception de la justice qui favorise la séparation et l’exclusion.
Mais, je ne pense pas que c’est justifier de s’appuyer uniquement sur cet aspect de cette théorie de la justice pour valider une conception politique fondée sur des identités tribales. Car, M. Walzer propose une différenciation de domaines de justice séparés les uns des autres. Ils sont régulés les uns par rapport aux autres de telle manière qu’on ne peut pas en faire l’usage que tu en fais pour au moins trois raisons.
D’abord, lorsque M. Walzer parle de l’appartenance à la communauté politique comme la sphère primordiale de la justice, c’est pour distinguer l’intérieure et l’extérieur de cette communauté, c’est-à-dire les personnes qui sont membres de droit de la communauté (les nationaux) et celles qui ne le sont pas ou associées (les étrangers), mais cela n’exclut pas qu’il y ait égalité entre tous de manière à ce que le partage égal ne devienne pas une tyrannie lorsqu’on veuille appliquer la justice arithmétique, puisque le but est d’éviter la domination de quel que groupe que ce soit sur un autre, selon le genre, l’ethnie, la religion, les convictions d’idées… L’appartenance à la communauté politique vise simplement à distinguer les nationaux et les étrangers sans que cela ne porte préjudice aux droits de quiconque. Je ne vois donc pas comment, il est possible de partir de ce critère d’appartenance pour fonder une communauté politique sur des identités tribales. Cela suppose une définition de la communauté politique autre que celle de la distinction entre nationaux et étrangers. Car, chez Walzer, le critère d’appartenance est un critère de nationalité non de tribalité. Il n’y a pas de recoupement entre la distinction nationaux/étrangers, c’est-à-dire le critère de nationalité, et la distinction ethnies ou races. Ainsi la distinction entre allogènes et autochtones dans une même communauté politique est une spécificité camerounaise. Ce cas spécifique camerounais suppose qu’il y ait équivalence, pour ne pas dire confusion, entre communauté politique et communauté ethnique. En ce sens, le Cameroun n’est plus une nation depuis la Constitution de 1996, mais il est devenu un État tribal.
Ensuite, si tu penses justifier ton interprétation de la communauté politique à partir des identités tribales en t’appuyant sur M. Walzer, pourquoi ne pas intégrer l’ensemble de la critériologie de la justice qu’il propose parce qu’elle pourrait au moins corriger cette erreur d’interprétation. Car, le critère primordial d’appartenance ou de nationalité est limité par d’autres critères de différenciation qui traversent des domaines aussi divers que variés adjoints à des questions spécifiques. Chaque sphère des réalités humaines et historiques correspond à une justice spécifique. Il y a le domaine des biens sociaux : 1/ la protection sociale, c’est-à-dire la sécurité et l’assistance aux plus démunis. Quels besoins font appel à une obligation de pouvoir et à un droit correspondant ? Par exemple, par respect pour la dignité de la personne, tout pauvre a le droit d’être assisté par la prise en charge sociale de l’État (logement, santé et aide alimentaire). 2/ L’éducation est aussi un bien social quand elle vise la transmission du savoir et la formation à l’autonomie personnelle dans la construction d’une société d’hommes et de femmes libres. Il y a le domaine des biens économiques impliquant l’argent et les marchandises. Qu’est-ce qui peut être acheté avec de l’argent? Le but de la question est de définir ce qu’on ne peut pas acheter avec de l’argent, par exemple la dignité, l’honnêteté, l’amitié… 3/ Cette limite ouvre le domaine des biens moraux qui traversent la question de la parenté, de l’amour, de la lutte pour la reconnaissance – les titres, les honneurs, les prix, les punitions-, de l’estime des cultures, de la filiation, du mariage, de l’égalité de sexe. C’est ici qu’apparait la reconnaissance des identités culturelles et religieuses. Ce sont des biens moraux qui ne sont pas politiques. Donc ces biens moraux ne peuvent en aucun cas servir d’instrument de base pour définir juridiquement une communauté politique. 4/ Il y a enfin la sphère des biens politiques : l’autorité, la souveraineté, le pouvoir de décision. Ces biens politiques peuvent entrés en conflit avec des biens sociaux, moraux et économiques, comme par exemple l’argent, la compétence des experts, le sexe. Qu’est-ce que le pouvoir politique ne doit pas faire : tolérer l’esclavage, corrompre la justice, contrôler la religion, confisquer ou taxer abusivement la propriété, s’arroger le monopole de l’éducation, restreindre les libertés fondamentales. En aucun moment, M. Walzer ne fonde le pouvoir politique sur les identités tribales, raciales ou religieuses. Car chez lui, le pouvoir politique procède de la conjonction des volontés personnelles par élection comme cela se fait en démocratie, il ne relève d’aucune instance supérieure ou de coalition ethnique ou religieuse. Les appartenances culturelles et religieuses ou idéologiques sont des biens moraux privés, même si elles sont présentes dans l’espace public.
Enfin, pour terminer, n’encombrons pas l’avenir du Cameroun, notre bien commun, avec des débats stériles sur des identités tribales qui pourraient aussi se diviser en identités religieuses. Nous devons apprendre à les reconnaître dans l’estime tout en précisant que ce sont des biens qui appartiennent au domaine de la morale. Le défi avenir pour nous en tant que universitaires Camerounais, exerçant dans le domaine des sciences humaines, est d’inventer des nouvelles possibilités du remembrement de notre communauté politique, de notre monde commun, en essayant de penser harmonieusement l’articulation de ces différents domaines de la justice à travers la critique de l’inspiration (l’art, le sport, la culture, la religion), la vie domestique, le monde médiatique, l’activité civique, les projets de développement.

David-Le-Duc TIAHA,
Docteur de l’EHESS en philosophie et sciences sociales
Docteur en théologie protestante de l’Institut Protestant de Paris
Enseignent-chercheur invité de l’EHESS-Fonds Ricœur
Qualifié maître de conférences en philosophie et en théologie protestante du Conseil National des Universités de France.

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