PENSÉE DE LANGUE FRANCAISE : LA GRANDE BIFURCATION Par le Pr ACHILLE MBEMBE

PENSÉE DE LANGUE FRANCAISE : LA GRANDE BIFURCATION  Par le Pr ACHILLE MBEMBE
Pour celles et ceux qui s’intéressent a l’évolution récente de la pensée d’expression française, l’année 2020 s’achève sur deux faits marquants.
Le premier, c’est l’enkystement, du moins dans l’Hexagone, des courants orthodoxes dans les sciences sociales et les humanités. Il s’agit de traditions et discours hégémoniques fort divers, mais bien établis et aux yeux desquels l’Euro-Amérique a toujours constitué et constitue toujours le centre de gravite du monde et le point de depart de toute théorie de la connaissance, de l’histoire et du sujet.
Dans le champ académique, artistique et culturel, ces courants contrôlaient et contrôlent toujours les grandes institutions, les grandes revues, les grands laboratoires, les canaux d’accès et de légitimation. Grace a leurs entrées dans les grands médias, ils avaient et ils ont, de temps a autre, les oreilles des pouvoirs dont ils cherchent au demeurant a être et les yeux, et la conscience.
Événement très significatif que l’on oublie souvent dans la tourmente actuelle: ces courants ont, pour l’essentiel, rate le grand tournant qui s’est opéré dans la pensée mondiale a partir des années de la décolonisation (1940-1970) et qui s’est accéléré au cours du dernier quart du 20e siècle. Ce tournant, d’allure planétaire, a vu l’émergence d’autres géo-politiques du globe et la montée en puissance de la Chine de nos jours consacre ces développements.
Sur le plan des connaissances, ce tournant a aussi entraine une dynamique de régionalisation, de diasporisation et de délocalisation de la pensée qui a ruine les fondements de l’universalisme abstrait et diaphane dont se gargarise une partie du Vieux-Monde. De nouveaux axes de circulation de la pensée ont vu le jour et la plupart ne passent plus nécessairement par le Nord du monde. Cette province de la Terre ne donne plus le ton en matière des débats qui comptent et ne détermine plus en exclusivité ce qui compte et ce qui ne compte pas.
Alors que les États-Unis (auxquelles prétendent s’opposer les élites françaises) ont parfois su coopter, assimiler et neutraliser ces insurrections intellectuelles, la France prétend pour sa part les combattre, quitte a se recroqueviller dans un pré carre de plus en plus intenable. Elle est donc partie en guerre contre “l’islamo-gauchisme”, les théories de L’intersectionnalité, les thèses decolo- ou postcoloniales, la critique de la race et ainsi de suite. Il serait étonnant que quoique ce soit d’utile puisse résulter de ce Don Quichottisme d’une autre époque.
Le deuxième fait marquant, c’est l’internationalisation des réflexions venues des Suds des mondes d’expression française. C’est aussi l’intensification des circulations et des brassages entre le Continent intellectuel, artistique et culturel et ses diasporas. Rien n’exprime mieux ce nouvel état des choses que les Ateliers de la pensée de Dakar, plateforme dont l’impact, grandissant, saute désormais aux yeux.
Significatif est, a cet égard, la reprise du dialogue intellectuel et des initiatives de collaboration entre les deux rives du Sahara. Significative aussi, est la production de textes majeurs africains et diasporiques qui font de plus en plus l’objet de traductions dans d’autres langues européennes et (fait nouveau) asiatiques (coréen, japonais et chinois en particulier). La nouveauté, c’est que le plus intéressant de la pensée critique d’expression française contemporaine vient du Sud. Cette nouveauté s’apparente a un processus de “de-francophonisation”.
Cette de-francophonisation de la pensée africaine de langue française suit une trajectoire qui n’est pas très différente de ce qui est arrive a la littérature africaine dite “francophone”. Si les choses continuent de s’envenimer en France, il est possible qu’elle annonce une grande bifurcation. Elle risque de déboucher sur un grand partage entre, d’un cote, une pensée-monde de langue française ouverte sur le large et, de l’autre une autre, nationale-ethnique, arc-boutée sur ses vieux mythes (laïcité, république, universalisme de surplomb) qu’elle défendrait a coups de bâtons aveugles.
En 2021, un certain nombre de textes importants sont d’ores et déjà annonces. Ils corroborent ce constat, qu’il s’agisse de récits portant sur des itinéraires individuels ou qu’il s’agisse de d’analyses plus générales des mutations du monde. Tel est notamment le cas de: LA SAVEUR DES DERNIERS MÈTRES (Felwine Sarr), LE FAGOT DE MA MÉMOIRE (Souleymane Bachir Diagne), ou de DEVENIR VIVANTS (Séverine Kodjo-Grandvaux).
Pour terminer, je voudrais en particulier attirer votre attention sur le prochain ouvrage du sociologue et anthropologue Joseph Tonda, AFRODYSTOPIE. LA VIE DANS LE RÊVE D’AUTRUI.
Joseph TONDA enseigne a l’université de Libreville. Il fait partie de la fine fleur des chercheurs africains bases en Afrique et dont les travaux ont une résonance qui dépasse le seul monde d’expression française.
Ses précédents travaux (SOUVERAIN MODERNE en 2005 et L’IMPERIALISME POSTCOLONIAL. CRITIQUE DE LA SOCIÉTÉ DS EBLOUISSEMENTS en 2015) sont devenus des classiques. D’une richesse ethnographique inouïe, ils éclairent sous un angle imprévu les mutations contemporaines des sociétés africaines et contribuent de façon absolument originale a la théorie sociale.
Je recommande vivement ces textes a votre attention. Puissent-ils nous accompagner au courant de cette nouvelle année. Celle qui se termine aura été une véritable épreuve pour notre monde.
Comment la boucler sans exprimer notre reconnaissance infinie a ceux et celles qui sont parti.e.s, a commencer par Manu DIBANGO.

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