Commission d’enquête sur l’assassinat du Lieutenant-Colonel Bitala Madjoulba : Depuis quand une enquête a abouti au Togo ?

Commission d’enquête sur l’assassinat du Lieutenant-Colonel Bitala Madjoulba : Depuis quand une enquête a abouti au Togo ?

 Invité et Interview exclusive : Dr. Yves Ekoué AMAÏZO, Coordonnateur Général, Collectif pour la Vérité des Urnes-Togo-Diaspora (CVU-TOGO-DIASPORA) et Membre de la Direction du Réseau de la Coordination de la Diaspora Togolaise Indépendante (RCDTI)

Nom du Journaliste à la Rédaction : M. Sylvain AMOS.

Adresse : Suisse.

Emission du Samedi 16 mai 2020

Sujet Commission d’enquête sur l’assassinat du Lieutenant-Colonel Bitala Madjoulba : Depuis quand une enquête a abouti au Togo ?

Résumé : Qu’est-ce qui ne va plus au sommet de l’armée togolaise ? Des règlements de comptes ? Un système de la Loi du silence qui ne fonctionne que par la violence ou des bouc-émissaires ? Et quel futur pour des populations victimes…

Questions du Journaliste : Sylvain Amos :

Réponses : Dr. Yves Ekoué AMAÏZO.

  1. L’assassinat du Colonel Bitala Madjoulba le 04 mai 2020 continue de susciter des réactions. Siou, le village natal du Lieutenant-Colonel défunt s’est soulevé avec colère et exige que le retour du corps du défunt afin de l’enterrer selon les rites traditionnels de la région. Quel est votre réaction sur cet assassinat au sein de l’armée ?

Bonsoir M. Amos. Je vous remercie pour l’invitation et salue vos auditeurs.

Face à un meurtre, personne ne peut rester insensible. C’est un acte condamnable qui doit être sanctionné par des tribunaux indépendants, surtout que l’acte commis relève de la surprise et de la « lâcheté, à savoir des coups de feu et une arme blanche pour égorger. Le crime a été commis en plein jour, aux heures de travail et sur le lieu de travail.

Que ce crime se passe dans l’armée togolaise, notamment avec des officiers supérieurs chargés de la protection des premiers responsables de l’Etat, transforme cet assassinat en une affaire d’Etat. C’est donc un problème politique qui témoigne du bon, ou plutôt, du mauvais fonctionnement de la sécurité au Togo où règne une pensée unique qui ne doit pas être contestée.

Le chef des armées, et redevenu illégalement chef d’Etat pour un 4e mandat anticonstitutionnel, doit s’expliquer. Mais il reste muet pour le moment et choisit, – si c’est vraiment lui qui décide – de confier l’enquête à ceux-là même qui ont failli dans leur mission de sécurité à l’intérieur du territoire. Aussi, le minimum aurait été la démission collective du Chef des armées, du Général Damehame Yark, le ministre de la Sécurité et de la protection civile, et du Ministre Payadowa Boukpessi, Ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités Locales. En effet, les deux ministres sont en charge de la gestion de l’ex-ministère de l’intérieur, scindé en deux depuis 2007.

Pour faire triompher la vérité, la justice et les valeurs démocratiques, l’enquête doit être confiée à une équipe d’experts indépendants qui rendra compte au Peuple togolais des résultats, qui doivent être publics.

  1. Référence à votre communiqué conjoint, doit-on comprendre que la mise en sur pied de la commission parallèle d’enquête relève du bluff ?

Je rappelle que le communiqué conjoint du réseau de la coordination de la Diaspora togolaise indépendante (RCDTI) et le Collectif pour la Vérité des Urnes Togo-Diaspora (CVU-TOGO-DIASPORA) est adressée au Peuple togolais. Il a été publié le 14 mai 2020. Le communiqué est intitulé « meurtre dans l’armée et recherche de bouc-émissaires : depuis quand une enquête a abouti au Togo ? ». Il est disponible sur le site internet de CVU-TOGO-DIASPORA à l’adresse suivante : https://cvu-togo-diaspora.org/2020/05/14/meurtre-dans-larmee-et-recherche-de-bouc-emissaires-depuis-quand-une-enquete-a-abouti-au-togo/17643.

Pour répondre à votre question, la commission d’enquête proposée par l’Etat togolais n’est ni parallèle, ni un bluff. Il s’agit d’une commission ad hoc, puisque ce crime est inédit. Le problème est qu’il faut se référer à l’histoire des enquêtes effectuées par l’Etat togolais. Ces enquêtes aboutissent quasi-systématiquement à un non-lieu, ou en fait n’aboutissent jamais. Alors vous imaginez un meurtre au sommet de l’armée, c’est l’omerta, la loi du silence des cimetières qui va primer. Aussi, pour tromper le Peuple togolais, l’histoire nous renseigne que l’Etat togolais s’est spécialisé dans la recherche de bouc-émissaires. La question mérite d’être posée : Depuis quand une enquête a été menée de manière indépendante au Togo, et a abouti avec des résultats communiqués au Peuple togolais ? A ma connaissance, jamais !

  1. Vous avez relevé dans Votre Communiqué conjoint, que « les règlements militaires » priment sur « la Constitution de la République ». Comment argumentez-vous votre position ?

Il faut se remettre dans le contexte. Un arrêté ministériel datant du 5 mai 2020 a désigné le successeur du feu Lieutenant-Colonel Toussaint Bitala Madjoulba par le Lieutenant-Colonel Atafaï Tchangani, une promotion pour ce dernier qui était à la tête du commandement du Corps des Surveillants de l’Administration Pénitentiaire au Togo. Il a pris fonction le samedi 9 Mai 2020 à l’État-major, sous la présidence du chef d’État-major de l’Armée de Terre, le Colonel Kpatcha Sogoyou, en présence de plusieurs officiers supérieurs des forces armées togolaises (FAT). La cérémonie s’est déroulée dans la préfecture d’Agoè-Nyivé.

C’est au cours de son discours de passation de service que le Colonel Sogoyou a rappelé dans l’ordre les priorités de l’Etat togolais, justifiant ainsi le comportement de l’armée depuis 1967, la prise de pouvoir par le système Gnassingbé.

La priorité au Togo est que « l’exécution des règlements militaires » est supérieure à « l’observation des lois du Togo ». Autrement dit, l’exécution d’un ordre militaire primerait sur le respect de la Constitution togolaise. L’illégalité du 4e mandat de Faure Gnassingbé ne repose que sur cet état d’esprit. Tous les comportements de l’armée togolaise depuis 1967 repose sur cette inversion des priorités. Le droit togolais n’est là que pour justifier ce que décide l’exécutif militaire. Le civil est donc bien subordonné au militaire au Togo. Pour que cela fonctionne, il faut une démocratie de façade qui ne peut que reposer sur la contrevérité des urnes. La victoire des anciens candidats aux élections présidentielles au Togo, notamment Gilchrist Olympio, Bob Akitani, Jean-Pierre Fabre et récemment Agbéyomé Kodjo à l’élection présidentielle et l’impossibilité d’exercer la fonction à cause d’une armée non républicaine ne doit pas étonner le Peuple togolais.

Le problème est que la communauté des Etats, en Afrique comme dans le monde notamment la France, s’en accommode parfaitement.

  1. Est-ce à dire qu’au Togo, l’armée est une République dans une République ? Quel est le danger ?

Je n’utiliserais pas votre vocabulaire. Je dirais plutôt que l’armée est un Etat autoproclamé par la violence dans un Etat géré par une oligarchie mafieuse. Ce n’est donc pas une République, mais un comptoir de commerçants au sens colonial du terme. Le fonctionnement de tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir repose d’abord sur la logique du non-respect de l’Etat de droit, sauf pour accommoder le non-droit. Il ne peut pas avoir de vérité des urnes dans un tel environnement pollué et bénéficiant de soutiens importants de lobbies extérieurs et intérieurs. Le Peuple togolais doit en prendre conscience.

Le danger est que l’on glisse de l’autocratie à la dictature assortie d’une démocratie de façade fondée sur l’achat des consciences et la satisfaction des besoins alimentaires d’abord.

  1. Vous l’avez indiqué dans votre communiqué. Des enquêtes, le Togo en ouvre à chaque crime. Jamais aucune enquête n’a révélé les auteurs, les commanditaires, ni les complices. Pour cette enquête en cours, la composition de la Commission pourra-t-elle faire la différence ? Il faut préciser que L’Association des Victimes de Torture au Togo (ASVITO) la récuse. Comprenez-vous la position de l’ASVITO ?

Vous savez, alors que l’armée togolaise refuse de donner les statistiques macabres des morts assassinés en son sein. Nous (RCDTI et CVU-TOGO-DIASPORA) avons pu identifier au moins 18 assassinats au sein de l’armée parmi les cas les plus emblématiques. Je renvoie les auditeurs à notre communiqué conjoint.

Comment voulez-vous que la Commission actuelle puisse vous donner un résultat indépendant si à sa tête, Faure Gnassingbé nomment des personnalités togolaises internationalement connues et citées par les organisations internationales pour figurer parmi les auteurs de crimes de torture : le Général Yark Damehane, actuel ministre de la Sécurité et de la Protection civile et le Colonel Massina Yotrofei, ex-Directeur général de l’Agence Nationale de Renseignement (ANR), actuel directeur de la Gendarmerie Nationale.

Il n’est pas étonnant que l’association très respectée dite l’Association des Victimes de Torture au Togo (ASVITO) par la voix de son Président, Minzolouwe Kao-Atcholi et la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH) par la voix de son Président, Me Célestin Agbodjan aient remis en cause cette commission dans leur communiqué conjoint du 7 mai 2020 intitulé « Déclaration liminaire des organisations de défense des droits de l’Homme (LTDH & ASVITO), relative aux bavures policières pendant le couvre-feu et à la tuerie d’un officier supérieur de l’armée togolaise ».

Au Togo, une enquête est « ouverte », mais ne se termine jamais. L’Etat togolais devrait publier les statistiques de morts lors du couvre-feu et les comparer avec le nombre de morts du fait du Coronavirus COVID 19. En effet, d’après nos décomptes, il aurait plus de morts du fait des bavures policières que du COVID-19.
Mais le vrai problème est la primauté au Togo de « l’exécution des règlements militaires » sur « la priorité à l’observation des Lois du Togo ». Le ministère de la Défense et le chef des armées, -en l’espèce il s’agit de la même personne qui cumule aussi la fonction usurpée de Chef d’Etat illégal-, sont frappés, ou plutôt, est frappé de surdité institutionnelle.

  1. Comment faire aujourd’hui pour connaître la vérité sur cet assassinat ? Cette situation annoncerait-elle des lendemains troubles au Togo ?

Ce n’est pas le problème de connaître la vérité sur cet assassinat qui est le problème. C’est de trouver un moyen de renverser le rapport de force en faveur du Peuple togolais afin de connaître la vérité tout courte. Car au Togo, la vérité des urnes, la vérité des comptes publics, la vérité sur les assassinats de civils et de militaires ne peut émaner d’individus, de commissions, de juridictions dépendantes ou sous le chantage de la brutalité militaire.

Je ne suis pas devin pour savoir si cet assassinat et d’autres seront des éléments précurseurs de lendemains instables au Togo. Mais le Peuple togolais doit comprendre que toutes les approches pacifiques utilisées à ce jour ne sont pas optimales. Il faut pouvoir s’organiser mieux et renforcer la capacité d’influence et de crédibilité de celles et ceux qui veulent effectivement une alternance de projet de société au Togo. L’alternance des individus ne fonctionnent pas.

  1. Votre mot de fin

Il n’y a aucun découragement à avoir. Le Peuple togolais sait que si une troisième voie n’est pas organisée sur la base d’un projet de société et une dynamique de l’influence, le rapport de force ne pourra pas changer en sa faveur. Donc, chacun n’a qu’à réfléchir sur le choix de l’esclavage sous un régime ésotérique, militaro-civil et une liberté construite avec des personnalités éthiques, déterminées et non-dépendants du système Gnassingbé.  Le système des Gnassingbé fonctionne comme un aspirateur. Si vous vous en approchez de trop près, ou parfois de loin, vous risquez d’être aspiré et d’y perdre toute crédibilité, et toute capacité de mobilisation du Peuple togolais.

Le retour de la souveraineté du Peuple au Togo, cette une véritable nouvelle indépendance dite « Ablodè 2 » est à ce prix !

Je vous remercie.

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